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Anecdotes

L'énigme de la rigole

Saga et aventure familiale dans le Montreuillon du XIXe siècle'


 

L'aqueduc avait été construit quelques dizaines d'années auparavant (1841-1843), la rigole, captant ses eaux de l'Yonne au niveau du pont de "Pannessière", approvisionnait à Port−Brûlé le bief de partage des eaux du canal du Nivernais. Aucun incident majeur n'avait été signalé quand un jour, curieusement, les lourdes vannes en amont du Grand Pont se sont soulevées. Vu leur poids, il aurait fallu plusieurs adultes pour les manœuvrer. Dans quel but ? Personne n'avait jamais pu éclaircir cet événement. Mais aujourd'hui, un siècle et demi plus tard, il y a prescription et l'énigme est élucidée.

Magdeleine Royer, dite Pauline avait donné trois fils à son négociant-agriculteur d'époux Claude Félix Girard : Auguste, Hubert et Victor. Elle avait bien du mal à faire accepter à son mari que leurs enfants "perdent leur temps" avec les "Hussards Noirs"1 alors que pour lui ils avaient tant à faire à la boutique et à la ferme ! Mais elle avait le caractère fort des Royer et son mari avait dû s'y soumettre.

Pauline elle-même, paradoxe de l'époque, savait lire et écrire ! En effet sa mère Jeanne Coichot avait été "nourrice" chez le comte de Béarn qui ne supportait pas que cette dernière porte des sabots et parle le morvandiau à ses chères têtes blondes (et si la ruralité était transmise par le lait, sait-on jamais ?). Il a donc exigé qu'elle quitte son "caraco to dret"2, mette des souliers et apprenne à lire et à écrire le Français. Pauline enfant a donc profité tout naturellement de l'éduction de base de ses "frères de lait".

De retour à Montreuillon et prenant de l'âge, elle a fait partie de ces morvandelles de caractère qui avaient compris bien avant leurs hommes que l'avenir passait par l'école3.

Nos trois galopins n'étaient pas des anges. Aux bancs de l'école, ils préféraient la capture des grenouilles dans les mares ! Etienne Partiot, qui était plus âgé qu'eux et revenait du service militaire, leur avait montré comment les attirer avec un petit bout de chiffon au bout d'un fil. Ils en avaient fait des escapades avec lui quand il descendait de Montliffé ! D'ailleurs, il y venait de plus en plus souvent à Montreuillon, mais ce grand benêt préférait maintenant aller courtiser la Marguerite Dussaule : laisser les grenouilles pour une fille, quelle idée !

Bien sûr, Auguste ignorait que Marguerite donnerait trois enfants à Etienne et en particulier le 22 février 1902 un garçon, Léon qui deviendra son gendre; mais c'est une autre histoire.

Nos trois gamins, ayant perdu leur mentor, avaient changé de jeux: Ils étaient très attirés par l'aqueduc. Une fois, Hubert l'intrépide avait entrepris de traverser la vallée de l'Yonne en empruntant la margelle ... à l'extérieur du pont. Une autre fois il avait descendu le Grand Pont dans un seau ! Il collectionnait les taloches, mais cela ne lui servait pas de leçon et la grande idée allait germer : soulever les vannes de la rigole ! Mais comment faire ?.. Elles étaient très lourdes et gorgées d'eau et on avait beau tirer dessus ...

Alors Auguste, le futur ingénieur eut une idée géniale : l'instituteur leur avait parlé d'Aristote qui avait dit "donnez moi un point fixe et je soulèverai le monde". En l'occurrence c'était moins lourd que le monde et finalement… La stratégie fut vite mise en place. Le plus petit, Victor surveillerait les alentours, Hubert trouverait les cales et Auguste installerait le bras de levier, et on verrait si Aristote avait raison. Sitôt dit sitôt fait et voilà nos trois gaillards pendus à la grande perche préparée par Auguste… et ça a marché ! Comme quoi l'école était utile finalement !

Mais là, gros problème, car la force de l'eau éjectât la vanne qui partît dans la pente, le flot se précipitât en une magnifique cascade qui traversait la route pour rejoindre l'Yonne 33 mètres plus bas. Malheureusement Aristote n'avait pas dit comment faire pour refermer tout ça ! Il fallait se rendre à l'évidence: c'était la correction assurée car le père Félix ne savait pas que les psychologues s'accorderaient un jour pour condamner la fessée (et d'ailleurs, même s'il l'avait su !)

Alors Hubert sauva la situation: étant donné que personne ne viendrait par la route empierrée de Corbigny avant un bon moment, il suffisait de camoufler le "matériel", de rentrer en toute innocence par le fond du jardin et de ramasser des groseilles pour aider maman pour le repas du soir.

Ce fut une grande affaire dans le village, les agents du Ministère4 se sont déplacés pour savoir comment la vanne avait pu se soulever. Quant aux enfants ils furent sauvés par leur père, à son insu d'ailleurs. Félix était en effet respecté dans le village. Quand il affirma en toute bonne foi, que les enfants étaient restés dans le jardin, il fut cru et les agents repartirent sans résultat. L'affaire n'eut pas de suite. De son côté, Pauline n'en a jamais rien su.

Mais voilà qu'un siècle et demi plus tard dans un site web ... !

Michel Partiot - 30 décembre 2011

 

Remerciements

Histoire rapportée en hommage à mon grand-oncle Hubert Girard qui me l'a racontée lui même il y a 55 ans. Je sais qu'il en rit encore dans sa moustache, car sous le tropique du Capricorne, on apprend que les ancêtres ne meurent pas tant que les vivants pensent à eux. A bientôt mon oncle, le jour où à mon tour je tournerai le dos, comme on dit chez nous, on se retrouvera et on va bien rigoler !

Je remercie mon père Jean Partiot, qui a vérifié, amendé ce texte, et ajouté des détails à l'anecdote. Il a ainsi assuré le relais entre les générations.

Notes

  1. Les husards noirs : (voir encadré)
  2. un "caraco to dret" : comme tous les morvandiaux le savent était une sorte de corsage droit porté au début du xixe siècle. Il a progressivement pris des formes parce que nos ancêtres étaient coquettes et habiles en couture. Il était attaché dans le dos et gare au garçon qui commençait à le délacer : il n'y avait aucune ambiguïté, le mariage n'était pas loin !
  3. Notons en passant qu'Auguste sortirait plus tard Ingénieur des Arts et Métiers, que Hubert deviendrait Receveur des Postes à Paris et Victor Représentant de commerce.
  4. Le 1er octobre 1853 l'État a racheté le canal et la rigole à La Compagnie des 4 canaux qui en était alors gestionnaire. (merci à C.Berg pour l'info)

 

 

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