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Histoire

La grande peur de 1789

juillet 1789

Bastille, "grande peur" et ... désinformation !


Dans cette vieille maison de Montreuillon où lui-même enfant s'imprégnait de la parole des anciens, il était entouré de quelques uns de ses petits et arrières-petits-enfants, leurs yeux attentifs brillaient de l'imminence du mystère…
et "Jean-l'aviateur" racontait …!

 

Une bien curieuse histoire que celle rapportée dans les archives de Monceaux-le-Comte, petite localité située sur les confins ouest du massif morvandiau, à trois lieues à peine de Lormes.

Sur son registre paroissial, l'abbé Sauvageot, curé du lieu en 1789, a estimé particulièrement important d'inscrire, entre le baptême de Claude Billard le 11 juillet 1789 et celui de Erne Bossu le 1er septembre suivant, le récit d'événements sortant de l'ordinaire. A côté de faits avérés, il en rapporte certains plausibles, mais d'autres incroyables et complètement faux.

Il aurait été intéressant de connaître les sources de ses informations, mais il ne les donne pas, hormis un message provenant de la maréchaussée de Vézelay, rendant officielle l'existence de brigands : le retours des "écorcheurs" à la solde des "affameurs du peuple" ?

Le texte en question est repris intégralement ci-dessous, sera suivi d'une synthèse des faits décrits par Alain Decaux et André Castelot dans leur "Histoire de la France et des Français". Quelques interrogations serviront de conclusion.

 

Extrait du registre paroissial de Monceaux-le-Comte en l'année 1789

Source : Jean-Baptiste-Louis-Etienne Sauvageot, curé de Monceaux-le-comte et chapelain de Saint-Blaise

"le 29 juillet est arrivé un événement tel que dans aucun siècle, aucune nation, il n'en est arrivé de pareil et qui sera mémorable à jamais dans toutes les histoires : le douze, on découvrit à Paris la conspiration formée pour détruire cette capitale, faire périr les députés de la nation, renverser le trône français et réduire à l'esclavage tous les Français !

Cette conspiration devait avoir son effet dans la nuit du 14 au 15 juillet.

L'éloignement de M. Necker, Directeur général des finances, son exil hors de France mit tout en mouvement à Paris. Après plusieurs événements fâcheux arrivés dans cette capitale, par un effet du plus heureux des hasards, les habitants du Faubourg Saint Antoine furent à la Bastille demander des armes au Sieur Delaunay, gouverneur de cette prison royale. la résistance qu'il fit et cette demande sauva la France !

Ayant laissé entrer une soixantaine d'hommes dans la cour de la Bastille, il fit lever le pont-levis et tirer le canon chargé à mitraille sur ceux qui étaient dans la cour. La populace animée par une cruauté si atroce vint enlever de vive force la Bastille : un garde-française1 monte à l'assaut par le moyen des chaines qui attachaient le pont-levis. Arrivé en haut des murs, il fait tomber le pont et sauta dans la cour et s'empara du gouverneur à qui on trancha la tête.

On fouille dans ses papiers dans projet de la conspiration: cette découverte eut pour tous les complices qui sont obligés de fuir hors lesquels on trouve l'horrible les suites les plus funestes du royaume.

Toute la France est dans les alarmes les plus vives. Un bruit se répand qu'une foule de brigands l'inonde et met tout à feu et à sang. le 29, à 5 heures du soir, je vois venir des champs tous les moissonneurs criant: nous sommes perdus, les ennemis sont à Cuzy où ils massacrent tout, Tannay est détruit, Clamecy (illisible).

Je fais sonner le tocsin pour rassembler tout le monde et s'armer. Au moment où j'étais occupé à faire ranger sur la Place Saint Georges ceux qui se joignaient à moi, je reçois un billet du brigadier de la maréchaussée de Vézelay qui m'annonce que 1500 de ces brigands sont à Clamecy, que des ruisseaux de sang coulent de toute part, et que nous ayons au plus tôt à nous mettre en défense.

Toute la paroisse rassemblée et sous les armes, il est décidé entre les officiers municipaux et moi d'aller en avant voir. Sortant du bourg moi-même à leur tête, et nous fûmes en ordre de bataille autant que faire se peut jusqu'à Flez. Ne voyant rien, mais entendant sonner le tocsin de toute part, les tambours battant aux champs à Tannay, nous nous décidons à revenir après avoir envoyé six hommes à la découverte jusqu'à Tannay.

A notre retour, nous trouvons cinq députés de Corbigny qui venaient savoir ce qui se passait. Nous restons sous les armes toute la nuit pendant laquelle revinrent deux des envoyés à Tannay qui confirment ce qu'on avait annoncé de ces brigands, quoiqu'on en eut encore vu aucun dans nos quartiers.

Cette alarme se répand si rapidement dans toute la France qu'en moins de 24 heures (il y eut) dix millions d'hommes sous les armes. La crainte n'est pas encore dissipée aujourd'hui 1er septembre, on continue et même on redouble les gardes établies depuis cette alerte. On la monte ici très régulièrement toutes les nuits sans exception de qui que ce soit.

Les brigands commencent à s'approcher de nous : les bois en sont pleins de sorte que nous sommes menacés des plus grands malheurs si Dieu ne vient à notre aide. La famine est à notre porte, la rigueur de l'hiver, la médiocrité des récoltes de toutes espèces, les mouvements internes qui se font dans l'État, comme tous les fléaux les plus cruels vécus sur ce royaume nous assiègent de toute part."

Une synthèse des faits selon Alain Decaux et André Castelot

Un millier de parisiens, auxquels se mêlent quelques "gardes-françaises" mutinés décident, dans la matinée du 14 juillet, de se rendre à la Bastille pour y trouver des canons et des fusils. le Gouverneur de la place, Jordan de Launay, décide de ne pas défendre les bâtiments extérieurs, mais de renforcer la protection interne de la forteresse. En particulier, il fait mettre en batterie trois canons dans la cour intérieure braqués devant la porte d'entrée. Il ordonne de remonter le pont-levis.

Peu à peu, la Bastille est entourée. Deux anciens gardes-françaises, grimpés sur le toit du corps de garde jouxtant le pont-levis, attaquent à coup de haches les chaînes de ce dernier. la garnison, 32 Suisses et 85 invalides, laissent opérer. Sous les coups, les chaînes se brisent, le pont s'abat et la foule se rue. De Launay donne l'ordre de tirer au mousquet, la décharge frappe dans les premiers rangs. l'émeute s'arrête et la foule reflue en désordre. Vers quatre heures de l'après-midi, la populace revient, renforcée par trois cents gardes-françaises qui tirent à balle contre la muraille. Ils mettent également en batterie deux canons face à l'entrée de la forteresse.

Le gouverneur fait alors tirer un de ses canons chargé à mitraille mais dans le même temps, les invalides mettent la crosse en l'air, marquant par là qu'ils refusent le combat.

Les chefs des insurgés, Hulin et Elie, donnent leur parole: il ne sera fait aucun mal à la garnison si elle se rend. Quatre invalides ouvrent le portail. Quelques secondes plus tard, c'est le massacre. On abat les officiers, on pend les invalides et les Suisses.

Le Gouverneur est entraîné à l'extérieur vers l'Hotel de Ville. En cours de route, il a la tête tranchée avec un couteau de boucher par un cuisinier. Dans la soirée, on promème à travers la ville têtes coupées et entrailles sanglantes. On va ensuite délivrer les prisonniers enfermés à la Bastille: il s'agit de deux fous que l'on expédie immédiatement à l'asile, de quatre faussaires et du Comte de Solenge, enfermé pour inceste.

Quant à la "Grande Peur", elle se déclenche bien fin juillet sur fond de "complot aristocratique". L'inquiétude est latente depuis plusieurs mois. la dernière récolte a été très mauvaise. les prix industriels se sont effondrés, tandis que ceux des articles d'usage courant atteignent des sommets. La crise économique est là.

L'état d'esprit est donc particulièrement favorable à la propagation rapide de la panique qui va gagner toute la France et qui laissera des traces bien des années plus tard. Les événements les plus bénins, comme le coup de fusil d'un chasseur ou la poussière soulevée par le cheval d'un voyageur font croire à la présence de brigands pillant et massacrant tout sur leur passage. Le tocsin sonne, les femmes se cachent, les hommes restent en alerte.

La peur généralisée s'installe, bien que personne ne voit de brigands. A défaut on s'en prend alors au régime seigneurial, aux "accapareurs de vivres", à tous ceux qui, à tort ou à raison, sont considérés comme exploiteurs du peuple.

 

Rumeur et désinformation

 

Concernant l'insurection parisiennes, tout concorde : une révolution armée avec des meneurs connus et des objectifs. (Lefebvre G., 1932.), (Decaux A. et Castelot A., 1989.), (Biard M. et Dupuy P., 2008.)

Mais pourquoi ces affirmations de l'abbé Sauvageot ? Il faut rappeler qu'en ce temps les paroisses tenaient les documents d'état civil. Deux registres paroissiaux, dont l'un était chaque année envoyé aux autorités civiles, étaient des documents officiels. Le curé de Monceaux aurait-il pris la responsabilité de rendre publiques de fausses nouvelles, si elles ne provenaient pas d'un "qui de droit" ?

Par ailleurs le terreau populaire etait prêt : de mauvaises récoltes, la misère, la faim, trop d'impôts et la mémoire collective avait encore bien en tête, plusieurs siècles plus tard les exploits des "écorcheurs", ces bandes armées qui terrorisaient les campagnes : et si ça recommençait ? Enfin, comme la plupart des soldats se comportait comme eux, les paysans ne leur faisaient aucune confiance et s'armaient au moindre danger.

Ce qui conduit à se poser certaines questions, en particulier:

  • le complot destiné à "réduire en esclavage" les Français ne constitue-t-il pas un élément destinée uniquement à préparer les esprits à accepter les événements que certains pressentaient, ou tout au moins souhaitaient ?
  • Pourquoi la maréchaussée confirme-t-elle l'activité des brigands (1500 à Clamecy, des ruisseaux de sang …) ? Mais surtout pourquoi cette nouvelle totalement inexacte n'a-t-elle jamais été démentie ? Ne cherchait-on pas, par des informations fallacieuses, à plonger le pays dans l'inquiétude?
  • les paysans montaient la garde, surveillaient, organisaient des patrouilles. Ces milices ne faciliterait-elle pas la révolte contre les nobles qui allait se déclencher peu après ? Ces populations armées ne trouvant pas l'ennemi ne vont elles pas se retourner contre ceux qui depuis toujours engagent ces brigands pour guerroyer et que l'on a sous la main ? Et puis au passage, il y a les livres de comptes où toutes les dettes sont consignées ... !

En définitive, s'agissait-il, comme le prétendra Taine, d'une "anarchie spontanée" ? On sait que penser aujourd'hui de la "spontanéité" de certaines révoltes !

Des hypothèses d'intoxication collectives à l'ergot de seigle ont été evoquées2, mais ne s'agit il pas plutôt de l'aboutissement de directives occultes provenant de Paris et plus particulièrement des clubs du Palais-Royal ?

En d'autres termes, n'assistait-on pas déjà à une tentative de manipulation, ce qu'on appelera plus tard de la désinformation habilement distillée dans un milieu social préparé à l'accepter par la famine, l'excès de taxes et le mépris ?

D'ailleurs pourquoi épiloguer, la réponse a été donnée quelques jours plus tard : dans la nuit du 4 aout suivant ce sera l'abolition des privilèges ...!

Jean Partiot - en Morvan, le xxie siècle venait de naître !

 

Bibliographie

  • Biard M., Dupuy P., 2008. La révolution française - Dynamique et rupture 1787-1804, Ed. Armand Colin, 352 p.
  • Decaux A., Castelot A., 1989. L\'histoire de la France et des français, Ed. Lafont, 119 p.
  • Lefebvre G., 1932. La Grande peur de 1789, Ed. Armand Colin, 272 p.
  • Matossian M. K., 1989. Poisons of the Past: Molds, Epidemics, and History Ed. Yale University Press, New Haven & London, 190 p.

Notes

  1. Garde-française : le régiment des gardes-françaises assurait la garde des palais royaux et des missions ponctuelles dans Paris.
  2. Ergot de seigle : Cet épisode d'hallucination collective a beaucoup intrigué au cours des siècles. Mary Matossian par exemple s'est demandée si l'on aurait pas volontairement distribué de la farine poluée avec de l'ergot de seigle (claviceps purpurea) qui contient, on le sait aujourd'hui … du LSD ! (Matossian Mary Kilbourne, Poisons of the Past: Molds, Epidemics, and History. New Haven: Yale, 1989 Réédition août 1991, ISBN 0-300-05121-2) . Plus récemment, cela évoque l'affaire du "pain maudit" de Pont Saint Esprit en 1951 où plus de 300 personnes furent atteintes de crises d'hallucinations collectives; 7 en moururent, 50 furent internées en hôpital psychiatriques et 250 présentèrent des symptômes plus ou moins graves !

 

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